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Rendez-vous
avec l'oralité

Guylaine Massoutre
Vie des gens
novembre 1997

Entretien avec Marc Laberge
Dans une tradition revue et corrigée, le « conte nouveau » québécois s'écarte du folklore pour chercher d'autres formes d'enchantement par la voix. Le public découvre en même temps les conteurs africains extrêmement appréciés au Québec.

Comment êtes-vous devenu conteur,
alors que la tradition semblait presque éteinte?

Quand j'étais enfant, je racontais déjà beaucoup : plus tard, j'ai aimé raconter mes voyages, même lorsqu'il ne se passait rien. Puis, un jour, vers 1983, nous avons décidé de nous réunir entre amis dans un café nommé La Petite Ricane, autour d'histoires vécues. J'ai ainsi donné une nouvelle profondeur à ma vie ; j'ai compris que raconter, c'est porter un regard sur ce qui nous arrive et le rendre recevable pour les autres. J'ai alors organisé des conférences autour de mes photographies de voyage ; puis, en 1991, lors du Festival du conte en Isère, en France, j'ai remporté un concours. Ce fut un tournant, car on m'a ensuite invité pour raconter mes histoires devant toutes sortes de publics.

Il y a deux sortes de conteurs : les conteurs traditionnels, transmetteurs de la tradition orale, et les conteurs qui intègrent la réalité pour créer de nouvelles histoires. C'est dans cette lignée-ci que je me situe : l'écriture fait partie de mon art de conteur. Raconter est maintenant mon activité principale.

Quels sont vos liens avec la tradition?
Je suis héritier de l'imaginaire québécois. Même si tous les contes puisent à une même source universelle, il existe des modes d'approche particuliers à chaque région et à chaque conteur. Ma tradition se rapporte à l'adaptation de mon peuple aux immenses forêts, à l'étendue du pays, aux hivers et aux étés, à sa campagne et à ses gens. J'ai vécu à la campagne, bûché dans le bois, voyagé avec des chevaux, et tous mes souvenirs rejaillissent d'eux-mêmes dans mes contes.

Quels sont les thèmes favoris des conteurs québécois?
On trouve souvent l'oppression du peuple par le seigneur ou par les politiciens, comme chez les autres peuples. Ti-Jean poilu est notre héros, comme Gilgamesh l'est ailleurs. Il prend le contrôle dans une situation difficile et venge ainsi le peuple ordinaire par sa ruse. Le bonheur, la richesse, le pouvoir, la reconnaissance et la dignité sont les enjeux de tels contes traditionnels.

Une particularité québécoise est l'histoire de la chasse-galerie. Ces gens qui partaient loin de leur famille travailler dans les chantiers de bûcherons, coupés du monde, travaillant dur, parfois très jeunes, survivaient mentalement en s'évadant par le conte de leur réalité.

La religion est un autre thème fréquent dans le conte québécois. Parce qu'elle dominait les esprits en même temps qu'elle sauvegardait notre langue, nous avons développé une ambivalence qui se retrouve dans les contes autour de la présence du diable. L'ignorance des phénomènes naturels faisait le reste de notre imaginaire ; beaucoup de légendes se sont formées ainsi.

Vous organisez le Festival interculturel du conte
de Montréal. Quels sont les liens qui unissent les conteurs?

Nous formons un regroupement naturel autour de l'oralité. Nous nous écoutons les uns les autres, d'autant plus qu'il n'existe pas d'école du conte! Le langage du corps m'intéresse particulièrement. Les conteurs africains, les griots surtout, m'ont marqué et influencent mon style en spectacle. C'est leur contact et leurs échanges avec le public qui m'ont appris le plus : grâce à eux, je suis physiquement très proche des spectateurs, ce qui nous plonge dans une grande intimité.

L'idée d'organiser un festival au Québec ne date que de 1993 : au Québec, on est souvent excessif – nous oublions nos traditions, puis nous y replongeons brusquement. Je n'avais jamais entendu de conteurs québécois, car la télévision a pris leur place. Lors de mon séjour aux Francontephonies d'Abidjan et en Côte-d'Ivoire, j'ai pu constater la sympathie naturelle du public pour nos contes. De même, je pourrais programmer des conteurs africains dans tous nos spectacles, car ils fascinent notre public.

Quelles sont pour vous les qualités d'un conteur?
J'aime que le spectacle soit dépouillé afin que la parole soit un outil pour que chacun fabrique ses propres images. il faut que le spectateur se retrouve en lui-même le plus vite possible. Les mouvements du conteur doivent venir avec ses mots, sans retenue ni affectation. Je joue de l'égoïne (scie musicale) et des instruments à tiges de métal africains, comme sanza ou calimbè, entre mes contes. Comme les conteurs africains, je pense qu'il n'y a pas de différences significatives entre les contes pour enfants et ceux pour adultes. Chaque conteur peut faire sien, instantanément, un long récit d'un autre pays, dès lors qu'il lui convient : l'art du conte tient à ce qui a marqué notre mémoire. Les qualités d'un conteur : la voix, la mémoire, une sensibilité particulière, la communication liée au langage corporel, en voilà quelques-unes.  Mais chaque conteur doit avoir une sorte « d'alchimie » qui lui est propre.