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Vous avez dit…
récit de vie?

Marc Laberge
La Grande Oreille
Octobre 2002

Le récit de vie en Amérique
Au XVIIe, chassés par la misère et les guerres incessantes, artisans, paysans et aventuriers de tout acabit sont partis par milliers de tous les coins de l'Europe pour réinventer leur vie dans la lointaine Amérique.

D'une nationalité à l'autre, ils se comprenaient à peine mais tous se sont colletés aux mêmes difficultés dans un pays où le climat, l'espace, la forêt, lacs et les fleuves s'expriment au superlatif. Leurs motivations et un rapport direct à une nature souvent hostile étaient des vecteurs d'unité. Dans un territoire neuf, les groupes issus d'une mosaïque d'origines constituaient un peuple sans passé collectif qui éprouvait le besoin de se forger des racines et de s'inventer des héros pour se construire une identité originale.

Le temps a façonné une expression culturelle spécifique. Partout, des hommes et des femmes prenaient des risques démesurés pour arracher un espace de vie à la nature menaçante. Les témoignages successifs ont glorifié leurs actes audacieux. Des coins les plus isolés de l'immense forêt, la rumeur a colporté ces exploits et a fait de leurs auteurs des héros fabuleux. Les plus imaginatifs les ont nimbés de légendes que d'une génération à l'autre, les aînés racontaient aux plus jeunes pour fortifier leur bravoure et pour peupler les interminables soirées d'hiver. Les jeunes s'identifiaient à ces braves auprès desquels ils puisaient force et courage pour faire face aux difficultés de la vie.

Dans une société de pionniers où l'oralité tenait lieu d'enseignement, le conteur jouait un rôle de transmission de connaissance, d’événements et de valeurs en les amplifiant selon son imagination. Il favorisait ainsi la cohésion sociale en même temps qu'il jetait les bases d'une pratique littéraire caractéristique au continent américain : le récit de vie.

Les mouvements saisonniers, la navigation au long cours et la vie portuaire favorisaient le brassage des gens et multipliaient les occasions de rencontres pour les conteurs qui engrangeaient de nouveaux récits mais aussi des contes traditionnels d'outre Atlantique qu'ils adaptaient à leur environnement.

En Europe, le conte n'avait pas à suppléer au vide de l'Histoire et de la pensée. Si les Anciens racontaient volontiers leurs souvenirs récents ou lointains, les conteurs privilégiaient les légendes, les contes puisés dans le répertoire universel et les contes traditionnels.

Les vicissitudes du récit de vie
À l'aube du XXe siècle, de part et d'autre de l'océan, la tradition orale s'essouffle au profit du livre et de la connaissance écrite diffusée dans les écoles. La radio puis la télévision et récemment, le monde virtuel ont achevé d'engloutir le conte qui s'est progressivement perdu dans les méandres du passé. Au vu de la formidable percée technologique, plus personne ne s'intéresse aux veillées contées.

Ébloui par la magie des média, le public reste vissé devant l'une ou l'autre lucarne qui le connecte au monde entier. La télévision déverse 24 heures sur 24 sa manne inépuisable d'informations et de distractions en tout genre. L'ordinateur personnel donne accès à tous les contenus du savoir et permet de converser avec des inconnus du bout du monde.

Le public surinformé voire désinformé par les média et matraqué par les messages parasites dans le courrier électronique prend conscience des effets pervers de la télévision et du monde virtuel. Abreuvé d'images et d'idées toutes faites, l'imagination et la créativité en panne, il est devenu spectateur passif d'une histoire qui n'est pas la sienne. Il n'a plus d'autre ressource que de zapper ou de surfer dans la plus parfaite solitude. De surcroît, la marche vers une mondialisation économique l'égare dans des structures qui le dépassent.

Dépossédé de sa propre histoire et isolé devant son écran, l'individu éprouve le désir de renouer des liens interpersonnels directs et de recréer un tissu social de proximité où la parole sera le meilleur média.

Dans ce contexte, le regain de faveur que connaît le conte à la fin du XXe siècle n'a rien de surprenant. Le conte est venu à point nommé pour combler un vide, répondre au besoin de rencontre et ressourcer l'imaginaire d'un public qui en demande même plus qu'une simple distraction. Pour beaucoup, il ne s'agit pas seulement de retrouver une identité groupale mais aussi de se reconstruire une identité personnelle dans une société en plein devenir.

En Amérique du Nord, les nouveaux conteurs de la fin du XXe siècle retrouvent l'empreinte de leurs prédécesseurs. À partir de faits réels, ils tracent des récits de vie significatifs pour les gens qui se retrouvent ou se projettent dans une histoire qui leur appartient. Ils refondent ainsi des racines pour un peuple issu d'un métissage culturel et implanté dans un espace neuf. Des conteurs retrouvent aussi les croyances populaires qui, l'imagination aidant, ouvrent la porte aux sorcières et aux génies.

En Europe, le monde industrialisé est confronté non pas à une crise comme on se plaît à le répéter depuis vingt cinq ans mais à une mutation historique qui modifie la place de l'économie dans la société. Le plein emploi n'a plus d'avenir et l'État Providence a vécu. Le travailleur en rupture d'emploi subit de plein fouet un inexorable « détricotage » social et ne trouve plus sa place dans son propre environnement. Dans une société où le travail et la rémunération déterminent le statut social, le chômeur se sent exclu et la jeunesse se situe difficilement dans une société sans espoir. Ce public-là et celui, très nombreux, qui vit un stress professionnel permanent apprécient les contes qui privilégient la rencontre et stimulent l'imagination.

L'élargissement récent du répertoire des conteurs aux récits de vie rencontre un engouement considérable auprès d'un auditoire qui non seulement veut retrouver la relation sociale directe mais aussi une dimension existentielle personnelle dans son propre univers.


Conter le récit de vie
D'un côté de l'Atlantique comme de l'autre, le récit de vie donne aux personnes la possibilité de se réapproprier leur histoire et d'investir dans une parole unique : la leur. Se raconter ou témoigner d'un événement ou d'un fait mineur à travers le récit de vie procure à chacun la sensation d'exister et de se sentir bien avec les autres et surtout avec lui-même. Le récit de vie crée l'occasion de renouer avec la transmission orale de la diversité de pensée. Il suscite chez le conteur l'envie de communiquer aux autres les trésors de sa mémoire et le confronte à ses capacités verbales, vocales et imaginatives.

Le récit est sans doute la forme d'expression la plus accessible au plus grand nombre. Il véhicule des histoires qui touchent petits et grands et les rattachent à leurs ancêtres, à leur histoire. Il part en général de récits personnels échafaudés par leur auteur pour affirmer son identité, sa personnalité. Une fois popularisé, ce bavardage comprime les événements et met en exergue un certain nombre d'éléments significatifs porteurs de sens.

Chacun porte son histoire, sa vision du monde et sa part de rêve. Il peut donc trouver en lui des souvenirs d'enfance ou des événements de vie et les transformer en histoires drôles, mystérieuses ou émouvantes. Chacun fabule et crée des mythes en modifiant l'histoire de façon intentionnelle ou accidentelle.

S'il s'agit d'une histoire survenue à d'autres, le conteur a soin d'en définir la forme et les limites. Une expérience personnelle exige un certain recul pour dépouiller les souvenirs des détails et des sentiments superflus et ne garder qu'un enchaînement d'éléments porteurs de sens.

Le conteur ne raconte pas sa vie mais construit des histoires qui évoquent des éléments de sa vie. Avec le récit, il peut imiter le déroulement de la réalité, laisser courir son imaginaire jusqu'au mensonge et laisser l'impression que les événements s'enchaînent logiquement dans le temps. Le suspense, l'organisation du scénario, la modulation de la voix, un climat, un point de vue sont autant d’astuces pour donner l'impression que les faits rapportés restent ancrés dans la réalité. Par là, le récit exerce une domination sur l'imaginaire collectif. Il peut aller jusqu'à suggérer un scénario de vie chez les jeunes qui y perçoivent le côté cocasse ou dramatique de leur propre situation.

Le récit de vie n'apporte pas de réponse aux questions que se pose tout un chacun. Son rôle initiatique se limite à conclure sur une matière à réflexion que l'auditeur gère librement, en toute indépendance d'esprit.

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Ce jour-là, l’oncle Camilien s’est approché de l’ours pris au piège. Sa nature impétueuse l’entraînait depuis toujours jusqu’à la plus folle témérité.

Recroquevillé, l’ours avait lui aussi tendu son guet-apens. Il connaissait très bien la longueur de la chaîne qui le retenait captif dans son « piège à pattes ». Camillien, pris d'une pulsion irrésistible, a voulu affronter la bête. Il avançait subrepticement quand soudain, vif comme l'éclair, l'ours a bondi, s'est lancé jusqu'au bout de sa chaîne et, les muscles bandés, il a sauté à la gorge de Camilien.

Au fond des bois, le sang s’est mis à couler. Heureusement, Lefrançois était là. Il avait hérité de ses ancêtres du mystérieux pouvoir d’arrêter le sang…


Extrait de « L’Ours », spectacle (en préparation) et livre (â paraître)